L’église Sainte Bernadette et le renouveau de l’Eglise catholique à Vatican II
 
(c) Père Emmanuel PIC
Sainte-Bernadette de Dijon, une église théologique
 
Outre les qualités qu’elle présente du point de vue de l’architecture et de l’histoire de l’art sacré au XXème siècle, l’église Sainte-Bernadette de Dijon est également d’un grand intérêt pour les théologiens : il s’agit en effet d’une des toutes premières églises, sinon de la première, qui a été construite pour appliquer les canons du Concile Vatican II et de la réforme liturgique qui venait alors d’être adoptée. La Constitution Sacrosanctum Concilium sur la Sainte Liturgie, promulguée par Paul VI le 4 décembre 1964, consacre en effet à l’art sacré d’importants développements dont l’architecte et les maîtres d’œuvre tiendront compte pour la construction. Plus fondamentalement, Sainte-Bernadette doit être considérée comme la traduction architecturale, première du genre, du considérable renversement de perspective théologique qui a été opéré à Vatican II.
 

Le renversement de perspective opéré à Vatican II
 
L’une des œuvres majeures de Vatican II (1962-1965) concerne la réflexion sur l’Église et sur sa place dans le monde. Par contraste avec Vatican I (1870), profondément marqué par une perspective d’affrontement entre l’Église et la société, Vatican II apparaît  comme le Concile de l’ouverture au monde. La Constitution pastorale Gaudium et Spes en particulier insiste sur la fraternité vécue par les chrétiens avec tous les hommes et les femmes de bonne volonté : « l’Église fait route avec toute l’humanité et partage le sort terrestre du monde », elle « reconnaît tout ce qui est bon dans le dynamisme social d’aujourd’hui, en particulier le mouvement vers l’unité, les progrès d’une saine socialisation et de la solidarité au plan civique et économique » et encourage les baptisés à travailler avec d’autres à la construction de la paix et de la fraternité.
 
De cette nouvelle manière de voir les choses découle un nouveau discours sur l’Église : celle-ci n’est plus définie à partir de son organisation hiérarchique, mais à partir des fidèles, ou plutôt du « peuple de Dieu » tout entier. On va ainsi mettre en valeur le rôle des laïcs et affirmer que la mission des prêtres et des évêques ne se comprend qu’au sein de la mission plus globale de l‘Église dans le monde : être « signe et moyen de l’union à Dieu et de l’unité du genre humain » (Constitution dogmatique Lumen Gentium).
 

La traduction architecturale de ces perspectives nouvelles
 
La mission de l’architecte et de ses commanditaires va donc être d’exprimer cette situation nouvelle, à la manière des concepteurs de l’église romaine du Gesù qui avaient traduit dans la pierre la réforme opérée au Concile de Trente.
 
* A la différence des églises construites précédemment, le cahier des charges tient largement compte des souhaits exprimés par les chrétiens du quartier, et non plus seulement de la hiérarchie. Le curé de l’époque, le Père Paul VINCENEUX, jugera bon de « construire l’Église des âmes avant l’église de pierre » et commence par édifier des salles de réunion utiles au quartier avant de se lancer dans le lieu de culte.
* L’ouverture au monde est signifiée essentiellement par trois thèmes : l’utilisation de matériaux contemporains (ceux-là même qui servent à la construction des grands immeubles du quartier des Grésilles : béton, verre et acier), la présence de grandes baies vitrées et du « chemin de verre » qui fait tout le tour de l’église dans sa partie supérieure, et l’idée (que Le Corbusier avait déjà utilisée dans le même but à l’Arbresle) d’entourer l’église d’un préau qui remplit une fonction pratique d’accueil et représente symboliquement un « cloître inversé » (le cloître ne signifiant plus clôture et éloignement du monde, mais ouverture et accueil). Sainte-Bernadette de Dijon applique ainsi les préceptes de la constitution Sacrosanctum Concilium : « Que l’art de notre époque… ait liberté de s’exercer » (n° 23)
* Autre élément manifestant la nouvelle présence au monde de l’Église, l’utilisation de deux symboles bibliques : celui de la tente, qui évoque la présence de Dieu au milieu de son peuple dans le désert au temps de Moïse et celui de la Jérusalem nouvelle de l’Apocalypse. C’est ainsi que les galeries intérieures de l’église évoquent les pans d’une toile de tente, et le plan de l’église s’inspire de la nouvelle Jérusalem de l’Apocalypse (douze colonnes pour les douze apôtres, pointes de diamant recouvrant la toiture évoquant la Cité Sainte qui resplendit de l’éclat des pierres précieuses ; l’utilisation d’un polymère translucide est ici intentionnelle, suggérant, lorsque l’église est éclairée de l’intérieur, les énergies spirituelles qui rayonnent de l’Église vers le monde).
* Enfin, l’agencement intérieur de l’église reflète la nouvelle manière de comprendre le mystère de l’Église, en appliquant à la lettre les nouveaux canons liturgiques promulgués au Concile.
 

L’application de la réforme liturgique conciiaire
 
Parmi les réformes opérées par Vatican II, la plus visible fut la réforme liturgique et particulièrement celle de la célébration de la messe, dont le caractère communautaire et rassembleur est particulièrement souligné.
 
Sainte-Bernadette n’est pas conçue comme un lieu de recueillement, mais comme un espace pour des célébrations vivantes et joyeuses. Le Concile prônant la participation active des fidèles à la messe, on prend le parti d’une vaste nef de 1 200 places dont les piliers seront le plus discret possible. Dans le même esprit, le lieu dans lequel officient les ministres du culte est placé à une hauteur suffisante pour que tous puissent voir et que des prêtres nombreux puissent concélébrer l’Eucharistie, le concile ayant rétabli cet usage.
 
Le Concile, se dégageant de l’esprit de Contre-Réforme qui avait prévalu depuis le Concile de Trente au XVIème siècle, donne de nouvelles règles pour l’aménagement intérieur des églises. Le principe directeur de ces règles est de souligner les différents lieux de la présence du Christ durant la liturgie : «  Il est là présent dans le sacrifice de la messe et dans la personne du ministre…, dans la vertu des sacrements au point que lorsque quelqu’un baptise, c’est le Christ lui-même qui baptise. Il est là présent dans sa Parole, car c’est lui qui parle tandis qu’on lit les Saintes Écritures » (n° 7). C’est ainsi qu’on met en valeur, à Sainte-Bernadette, le lieu où se tient le prêtre, l’autel où se célèbre l’Eucharistie, le lieu où l’on proclame la Parole, et le baptistère. Le tabernacle, où se conserve la Réserve eucharistique, était fortement mis en valeur depuis le XVIème siècle dans un esprit de Contre-Réforme (les Protestants contestant la réalité de la présence du Christ sous les espèces du pain et du vin consacrés). Après Vatican II, et c’est le cas bien sûr à Sainte-Bernadette, on conseillera de séparer l’autel du lieu où l’on conserve la Réserve ; le tabernacle est donc installé dans l’un des bas-côtés, à l’opposé de l’autel de la Vierge qui abrite l’unique ensemble statuaire contenu dans l’église.
 
Père Emmanuel PIC (2003)
Curé de Sainte Bernadette de 1998 à 2007
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