"Les églises de demain"
 
Conférence prononcée par Joseph BELMONT
le 13 octobre 1961
à Dijon
Je compte vous parler ce soir de la façon dont je conçois une église neuve au milieu du XXe siècle.
 
Il y a longtemps déjà que je réfléchis à cette question, en méditant sur la médiocrité de la plupart des églises construites depuis la révolution industrielle.
Il se trouve aujourd’hui que j’ai plusieurs églises à construire moi-même, et je me rends tout à coup compte à quel point il est difficile, en 1961, de concevoir un édifice religieux.
Je pense, à la réflexion, qu’il y a certainement là un phénomène historique qui dépasse la simple indigence d’inspiration de quelques architectes.
Il est certain en effet que chaque civilisation se concrétise dans ses œuvres construites, et inversement que les œuvres construites s’élèvent plus ou moins facilement suivant la civilisation dans laquelle elles s’intègrent.
Je ne remonterai pas jusqu’aux Egyptiens, mais il est évident que les cathédrales sont l’expression d’une société spirituellement et matériellement chrétienne ; de même que la construction des grands résidences royales du XVIe siècle a correspondu à l’affaiblissement de l’influence de l’église et à la naissance d’un nouvel humanisme.
(...)
Ceci pour vous dire qu’un architecte est aujourd’hui à l’aise dans de tels programmes, mais par contre dépaysé quand on lui demande de créer une ambassade, une grande résidence, et enfin une église.
Il me semble donc important, au départ, de rechercher dans la tradition quelles ont été les valeurs permanentes qui ont servi de base dans la création de toutes les églises passées.
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J’ouvre à ce sujet une parenthèse, pour vous parler plus explicitement de ce que j’entends par la tradition.
Nombre de personnes en effet ne rêvent que d’une maison, d’une école, ou d’une église « traditionnelle ». Elles entendent par là la tradition des formes qui n’est que superficielle.
La véritable tradition correspond souvent, au contraire, à une révolution des formes, pour s’appuyer sur des valeurs toujours les mêmes sous des apparences diverses.
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Aussi quand quelqu’un me demande de quel style sera mon église, je lui réponds toujours : du style 1961 (qu’il soit bon ou mauvais)
Réciproquement d’ailleurs, je crois qu’il faut être prudent avec les œuvres de ceux qui nous ont immédiatement précédé : il faut en effet un recul d’au moins 50 ans pour bien juger une œuvre et nous avons perdu, à toutes les époques, bien des œuvres d’art magnifiques de cette façon. C’est pourquoi je suis toujours d’avis de remiser toutes les créations 1900 ou 1925, mais non de les détruire.
Ceci exposé, je vais vous faire part de ce que peut apporter, à mon point de vue, la tradition dans le domaine de la construction des églises.
 
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Le premier point sur lequel je voudrais insister est le suivant : une église devrait toujours être à l’image de l’Eglise de son époque.
Au temps des persécutions, les églises avaient pris la forme des catacombes. Sous Constantin, elles sont devenues les grandes basiliques que nous connaissons. Les petites églises romanes fortifiées ont été édifiées au moment des invasions et du haut moyen – âge instable et agité. Elles étaient souvent intégrées à des monastères, bâtiments complètement refermés sur eux-mêmes, au milieu de l’agitation extérieure, et où se conservait dans le calme la culture latine. Elles sont devenues, à l’époque de la chrétienté toute puissante, les grands cathédrales se projetant à l’extérieur par leurs clochers, leurs flèches, leurs contreforts.  Elles sont devenues plus tard la froide expression d’une religion officielle.
 
Or aujourd’hui, le rêve de bien des personnes est de prolonger les vastes et magnifiques édifices du passé, alors que l’Eglise a depuis longtemps perdu la puissance civile et la richesse qu’elle [a eues].
C’est pourquoi je suis convaincu qu’une église doit être pensée comme l’ont été les églises romanes, avec une grand modestie et en donnant toujours la primauté au spirituel. Mais je crois qu’il faut lui ajouter, à l’extérieur, tout l’équipement qui assure son prolongement parmi les fidèles : salles de catéchisme et de réunion, parvis, etc…
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Le second point sur lequel je voudrais insister est l’importance qu’il faut donner à la construction dans une église neuve.
Là encore le passé nous indique la route à suivre. Toutes les églises construites jusqu’au XIXe siècle n’ont été que de perpétuelles recherches constructives, qu’il s’agisse d’obtenir de plus grandes portées, de plus grands éclairages ou de plus grandes hauteurs. Partout les moyens constructifs employés ont été affirmés et ont servi de décor à l’église elle-même.
 
Ces recherches sont évidentes dans les grandes cathédrales, avec leurs croisées d’ogives, leurs contreforts, leurs piliers nervurés. Mais elles ont été aussi importantes dans les siècles précédents, bien que constituées souvent d’essais empiriques et de tâtonnements. De même les constructeurs qui ont suivi le Moyen-Age, pourtant parfaitement maîtres de leur technique, ont toujours affirmé et tiré parti des solutions constructives utilisées : voûtes rayonnantes et flamboyantes, coupoles et dômes, voûtes à pénétrations, etc…
Ce n’est qu’au XIXe siècle qu’un formalisme décadent a camouflé, sous de faux décors, de fausses structures : charpentes en fer revêtues de plâtre peint en fausses pierres.
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On m’a dit, devant une église que j’ai construite : ce ne serait pas mal s’il n’y avait pas vos poteaux et vos poutres. Je ne puis m’empêcher de répondre alors : les chanoines du XIIIe siècle n’ont sûrement pas demandé, quand ils ont vu s’élever Notre Dame de Paris, de déguiser les voûtes nouvelles en doubleaux romans, ni de camoufler les contreforts sous une toiture (ce qui aurait été facile). En tout cas, s’ils l’ont demandé, les constructeurs ne l’ont pas fait.
 
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Le troisième point sur lequel il me semble important d’insister est l’adaptation de l’église aux besoins de son époque. Ceci met en cause la rédaction des programmes, qui est un élément capital dans la conception d’une église.
Il n’est plus nécessaire aujourd’hui de créer des bâtiments lourdement fortifiés (hélais il y en a trop de récents), ni de vastes maisons du peuple, lieu de rassemblement de foules chrétiennes (il y en a encore), ni de beaux monuments fermant une perspective…
 
L’église devrait être pensée en fonction du rassemblement d’une communauté autour d’un autel, [ce qui] suppose une plateforme très construite sur laquelle se tiendra le lecteur, et à proximité, un pupitre qui devra permettre soit une lecture facile du livre saint, soit une exposition de la Bible vers les fidèles,  en dehors des cérémonies. Ce pupitre ne devra pourtant pas être un obstacle entre le lecteur et les fidèles. Une seconde chaire pourra également être construite, à un niveau inférieur à celui de l’ambon, pour le lecteur faisant suivre les cérémonies aux fidèles. Cet ensemble devrait par ailleurs être relié à la chorale toute proche, dont le but n’est pas de donner un concert, mais de participer aux offices et d’entraîner les fidèles dans les chants.
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Peut-être des moyens mécaniques nouveaux ont-ils fait disparaître peu à peu l’artisan, dont la capacité et la pensée redonnaient à toute chose l’échelle de l’homme ?
Peut-être l’influence de plus en plus grande des masses a-t-elle fait disparaître les exigences de l’individu, qui s’est plié aux exigences des foules ?
Peut-être le goût scientifique de l’abstraction a-t-il fait disparaître le bon sens terrien de nos ancêtres ?
Cette notion d’échelle humaine semble bien secondaire quand on parle d’édifices construits pour Dieu.
Et pourtant les plus vastes cathédrales rappellent partout qu’elles ont été faites par des hommes et pour abriter des hommes.
Regardez Notre Dame de Paris, vous verrez que des statues sur les façades rappellent, même à 20 mètres de haut, quelle est la taille de l’homme. Regardez les vitraux de Chartres, ils sont faits pour être vus par des fidèles les pieds sur les dallages ; leurs personnages sont tout petits à hauteur des yeux et de plus en plus grands à mesure qu’ils sont situés plus haut.
Ceci est aussi vrai pour l’implantation de l’église dans la Ville. L’on a trop tendance aujourd’hui à concevoir l’église comme une fonction abstraite des nouvelles cités, au même titre que l’école ou que le centre commercial.
Or une grande partie de la beauté des églises anciennes vient de leur parfaite intégration dans le paysage urbain qui les environne. Je pense à Chartres, à Conques, à Vézelay, à Saint Front de Périgueux, aux milliers d’églises et de cathédrales encore entourées de leurs villes ou villages. Je pense aussi avec désespoir à l’immense place créée devant Notre Dame de Paris et devant beaucoup trop d’églises.
Il est certain que les Français ont l’esprit cartésien et le goût de l’abstraction et qu’ils ont depuis le XVIe siècle un faible pour les grandes percées et les axes indéfinis. Et pourtant ils s’empressaient, même alors, de redonner de l’échelle à leurs vues de l’esprit ; statue équestre des invalides, bosquets et fontaines de Versailles, etc…
Je suis persuadé que par réaction contre une civilisation actuelle très inhumaine, les architectes et urbanistes seront amenés à retrouver la fantaisie et la spontanéité d’avant le XVIe siècle.
Je me suis amusé à compter les saints qui ornent la façade de Notre Dame de Paris, je me suis aperçu que la tour de gauche en comporte un de plus que la tour de droite. Il ne peut sûrement pas s’agir d’une erreur dans une œuvre aussi parfaite. Je crois plutôt que les constructeurs d’alors, même en cherchant la perfection dans la symétrie, voulaient rappeler que rien de vivant n’est parfait, que le cœur est orienté à gauche, le lobe gauche du cerveau plus important, etc..De même je suis persuadé que la légère brisure dans l’axe de beaucoup de cathédrales était dûe à la même horreur de l’abstraction pure et au goût de la chose vivante.
 
Les constructeurs d’autrefois savaient également que la grandeur n’est pas seulement une affaire de dimensions, mais aussi de contrastes. Une église de village modeste peut paraître très grande entourée de maisons basses et de places exigües et, réciproquement, il est inutile d’aller construire dans les Alpes une gigantesque statue, minuscule sous les montagnes.
Ces préoccupations, qui encore une fois constituent la véritable tradition, devraient sans aucun doute être dans l’esprit de tous les architectes. Il est seulement dommage qu’ils ne puissent faire, la plupart du temps, que du rattrapage, les églises étant hélas toujours prévues après les villes et les quartiers qui les entourent.
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